Dérives des réseaux sociaux ou… réseaux de la colère

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  • Désinformation, addiction, dictature de l’émotion, pensée unique…
  • les dérives des réseaux sociaux tendent à obscurcir les esprits, à propager d’innombrables préjugés, à confisquer le débat.
  • Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Tunisie-Tribune  (Dérives des réseaux sociaux) – La chose est suffisamment rare pour être notée. Pour la première fois de l’histoire des réseaux sociaux, une quinzaine de stars, parmi lesquelles Kim Kardashian, Leonardo Di Caprio, Katy Perry, Kerry Washington ou encore Sacha Baron Cohen… ont appelé au boycott[1] d’Instagram et de sa maison-mère Facebook au motif que tout ne serait pas suffisamment mis en œuvre pour empêcher la diffusion des propos haineux et de fausses informations, et ceci à l’approche de l’élection présidentielle américaine.

Que les fans se rassurent : ce boycott n’aura duré qu’à peine 24 heures. Le 18 septembre au matin, tout rentra dans l’ordre. Les 189 millions d’abonnés de Kim Kardashian sur Instagram retrouvèrent leur égérie, fière d’avoir accompli ce geste « de révolte citoyenne ».

Les plus sarcastiques des contempteurs de ces stars du Net, inspirés par la fameuse pique d’Oscar Wilde rappelant que «certains suscitent le bonheur partout où ils vont, d’autres dès qu’ils s’en vont», conseillèrent même à la star d’amplifier son mouvement en… disparaissant définitivement des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux de plus en plus critiqués

Ironie mise à part, cette rébellion d’un jour des people est la face émergée de l’iceberg de la contestation grandissante envers les réseaux sociaux. Le hashtag #stophateforprofit[2], que l’on peut traduire par « stop à la haine au nom du profit », slogan lancé par une dizaine d’associations américaines, insiste sur la remise en cause du modèle économique des réseaux sociaux.

Ces derniers, et en particulier le premier d’entre eux, Facebook, sont accusés de propager messages violents et fausses informations. Loin d’être réservée aux seuls citoyens, des annonceurs, parmi lesquels Coca-Cola, Honda, Ben & Jerry’s, Verizon… se sont engouffrés dans cette brèche sociétale en décidant le retrait, pour un temps, des budgets publicitaires dévolus à ces plateformes.

Désinformation, dictature de l’émotion, pensée unique…

À la critique récurrente que ces réseaux sociaux se trouvent à la source de nombreuses dérives néfastes parmi lesquelles désinformation, addiction, altération de l’estime de soi, polarisation des débats politiques, abêtissement du débat public, dictature de l’émotion…, il en est une autre, tout aussi préjudiciable: l’avènement de la pensée unique.

Au lieu d’éclairer les esprits, les réseaux sociaux tendent trop souvent à les obscurcir et à propager d’innombrables préjugés et biais de pensée. Conséquence de l’immédiateté de ces informations diffusées en continu et abusivement grossies, il devient quasiment impossible de prendre suffisamment de recul pour faire œuvre d’esprit critique. À défaut, on exprimera son point de vue du moment en ayant recours aux smileys, likes, gazouillis et autres mèmes… petits signes superficiels indiquant que, à sa façon, mais sans grande conviction, on a pris part au débat.

Quant à l’argumentation de fond, celle qui nécessite écoute, mesure, nuances, bref ce recul nécessaire qui évite que l’on en arrive aux slogans réducteurs et aux aboiements, signes avant-coureurs de lynchages collectifs, elle attendra.

Enfermé dans sa bulle

Sur les réseaux sociaux, on sait désormais que la tendance est grande de se claquemurer dans son entre-soi, au milieu de ceux qui partagent les mêmes opinions et centres d’intérêts. Lieu réconfortant, cette antre est aussi un terrain propice à la désinformation, à l’intolérance et à la pensée unique, jusqu’à des formes, parmi les plus extrêmes, de complotisme, de « post-vérité » voire d’hystérie comme en témoigne les récentes controverses sur la chloroquine, la 5G, les OGM…

Souvent, il suffit de quelques dizaines de caractères expéditifs appuyés en cela par des émojis de circonstance pour qu’une opinion dissonante, qui ose prendre le contre-pied des autres points de vue, soit « confisquée », voire violemment déniée pour ne pas dire littéralement jetée en pâture.

On doit à Albert Camus cette réflexion qui, bien que prononcée il y a plus de soixante-dix ans dans la revue Combat, n’a pas pris une seule ride. L’auteur de La Peste y faisait l’éloge de la modération, du recul et de la mesure, ces « soft skills » plus que jamais indispensables au sein de notre société numérique :

  • « Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde. »

Des termes que Kim Kardashian, Leonardo Di Caprio et tous les autres signataires du récent boycott des réseaux sociaux n’auraient peut-être pas renié, quoique.

Par Philippe Boyer – La Tribune

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